Où s’arrête la retouche ?

Article écrit le 10 Février 2007, publié précédemment sur le site www.nicolasgenette.com

Avec le numérique, le terme de « retouche photo » à pris une place bien plus importante. Possibilités pour les uns, à la limite du sacrilège pour les autres, qu’en est-il vraiment, et le numérique est-il seul coupable ?
Quelques principes de base.
Pages Blanches 2
Studio, Janvier 2014
Collection Fovea

Passons les étapes de la chambre noire (le sténopé d’Aristote), des plaques d’étain, de verre, pour nous focaliser sur la photographie argentique moderne tel que nous la connaissons. Le principe repose sur l’exposition à la lumière d’un film (la pellicule) sensible à cette lumière. Ce film est recouvert d’une émulsion contenant des cristaux d’halogénure d’argent ou de bromure d’argent. Les photons arrivant sur le film réagissent avec les électrons de cette émulsion et forment des atomes d’argent. Plus il y a de photons à un endroit, plus la réaction est importante, c’est ainsi que l’image se forme. Il faut ensuite développer ce film grâce à des procédés chimiques.En numérique, on remplace le film par un capteur, qui va « capter » les photons dans des milliers de surfaces sensibles (photosites), sorte de puits à photons, et convertir ces photons en charges électriques analogiques, elles-même numérisées par un convertisseur A/D puis amplifiées. Ces données sont ensuite traitées et assemblées pour former l’image. En fait, le photosite n’est pas si loin des agrégats d’atomes d’argents … L’image formée, brute de capteur, peu alors être enregistrée telle quelle (à quelques raccourcis prêts) en fichier raw en vue d’un développement numérique, ou traitée par le DSP de l’appareil pour fournir un fichier jpg « finit », prêt à être imprimé.

 

La photographie argentique

Agrandisseur omega
Agrandisseur omega

Comme dit plus haut, une fois l’image fixée sur le film, il faut la développer pour en obtenir un tirage. Que ce travail soit fait par le photographe dans son propre laboratoire ou par le laborantin auquel vous laissez vos pellicules, ce travail est le même. A ceci prêt qu’en le faisant vous même vous avez bien sur plus de contrôle.
Le développement consiste à projeter le film sur un support au travers d’un agrandisseur. A ce stade, on peux déjà agir sur le développement, notamment au niveau du cadrage, de l’exposition (temps de pose, ouverture de l’objectif de l’agrandisseur), en réalisant certains masquages à l’aide de découpes de carton sur certaines portions de l’image pour plus ou moins l’exposer et déboucher ainsi des zones trop sombres et inversement. La lumière utilisée sur l’agrandisseur permet aussi de jouer sur la balance des blancs. Enfin, le support lui même joue également un rôle important ! L’utilisation de différents papiers permet d’obtenir des tirages plus ou moins saturés, contrastés ou net. Il existe même des papiers multigrades, réagissant différemment aux différentes longueurs d’ondes (couleurs) de la lumière.
Le support est ensuite plongé dans différents bains chimiques pour révéler l’image, puis la fixer (fixateur, pour arrêter la réaction) pour la conservation. Les conditions de ces bains peuvent changer le résultat (durée, température, agitation), mais aussi les composants chimiques que l’ont y met, et leur dilution. L’exposition sous l’agrandisseur et la durée des bains sont indissociables, et permettent différents rendus. Si l’exposition sous l’agrandisseur est trop courte, il faudra allonger la durée dans le révélateur, mais on perdra beaucoup en contraste, allant même jusqu’à obtenir des blancs … gris.
On vois donc bien ici, que d’une manière ou d’une autre, il est impossible d’avoir un tirage parfaitement conforme à l’originale. La seule exception pourrai être la projection de diapos, à quelques réserves prêts.
on peux ensuite intervenir localement sur le support avec divers moyens, comme le pinceau (repique), l’aérographe, le grattoir, ou des bains chimiques divers.
Certains traitement, plus radicaux, sont possibles, comme les virages : virage sépia (blanchiment et sulfuration), rouge (chlorure d’or), bleu, à l’argent colloïdal, au sulfate de cuivre, au sélénium, à l’aide de différents composés chimiques.

Il ne faut pas oublier non plus que différentes pellicules existent, chacune produisant un rendu différent, bien avant l’étape de l’agrandisseur. La Provia 100F est par exemple très appréciée pour ses couleurs neutre et son grain très fin, la reala100 souvent préférée en portrait pour son rendu des tons chair, et une Velvia pour ses couleurs très saturées et contrastées. De même, suivant les sensibilités utilisées (iso), le grain n’aura pas non plus le même aspect, produisant des effets différents. Certains utilisent même des pellicules 400iso « poussées » à 1600iso pour sortir plus de grain.

Coz-Fornic
Audierne, Mai 2014
Collection Ocean

La photographie numérique

Une fois la prise de vue réalisée, qu’on choisisse le raw ou le jpg, la « récupération » de l’image est on ne peux plus simple : on copie simplement un fichier informatique de la carte mémoire du boitier (CompactFlash, SD, etc) sur le disque dur !

Le RAW est un fichier brut de capteur, non dématricé (matrice de Bayer), non interprété par le DSP du boîtier (Digital Signal Processor, comme le Digic de Canon par exemple). Il est ainsi exempt de tout traitement de netteté, saturation, antibruit etc. Il est de plus codé sur 12bits (voir 16 sur certains boîtiers), au contraire des fichiers jpg où les valeurs sont compressées en 8bits par le DSP selon une courbe propre au fabricant. Le raw offre ainsi un véritable négatif numérique, que l’on peut développer avec un derawtiseur comme Lightroom ou CaptureOne, en ajustant l’exposition, la balance des blancs, les courbes tonales, la saturation de certaines couleurs, le contraste, etc.

Au stade du raw, le développement ne consiste à intervenir que sur l’image globale, à l’exception d’outil de suppression de poussières. Il en résulte un fichier tiff, psd, jpg ou autre, qui pourra ensuite être imprimé, ou traité plus profondément dans un logiciel comme Photoshop.
Dans la définition littérale du terme, un raw ne peux pas ne pas être traité, puisque par définition il faut le dématricer pour l’utiliser, et ce dématriçage, même le plus neutre possible, est une interprétation par le derawtiseur. On en est donc au même point qu’en argentique.
De même, un jpg sorti directement du boîtier est également traité, puisqu’il est dématricé selon des algorithmes du fabricant, compressé en 8bits, traité contre le bruit, et passé à la moulinette saturation/contraste/netteté d’après vos réglages boîtier. Au final, le jpg n’est qu’un raw dérawtisé automatiquement. Vous l’aurez donc compris, un fichier numérique subira toujours un traitement ! Ou plutôt, un développement !

Le JPG (ou tiff, psd etc), issu du boîtier ou d’un raw, est un fichier numérique standard, qui peu être traité dans photoshop comme n’importe quel fichier numérique. Et là, les possibilités sont énormes. Vous pouvez trafiquer l’image à l’infini, au niveau du pixel, et ainsi refaire la peau d’un modèle, ou lui enlever 10cm de tour de taille, changer un ciel, supprimer une personne dans un groupe,corriger les « yeux rouge », tout est imaginable et réalisable. D’autant plus simplement que beaucoup de photographes amateurs ont un ordinateur, et trouvent sur internet toute l’aide nécessaire pour oser de telles manipulations. Et c’est bien là, et seulement là, que ce situe la différence avec l’argentique. Mais est-ce encore de la photographie ?

Conclusion

La Citadelle
Ile de Ré, Avril 2009
Collection Ocean

On se rend compte qu’en fait, le développement d’un film ou d’un raw offrent quasiment les même libertés, si on met de coté l’outil en lui même, qui apporte une souplesse énorme en numérique. En effet, film ou fichier, on peut sous ou sur-exposer tout ou partie de l’image, jouer sur les contrastes, la tonalité, la saturation des couleurs, etc. Et quoiqu’il arrive, ce traitement à lieu dans les deux cas.

Par contre, là où la retouche numérique est bien plus puissante, c’est sur la manipulation de petites parties de l’image, pas seulement pour gommer des poussières, mais en allant jusqu’au photomontage. De plus, si autrefois il fallait son propre laboratoire, du matériel (agrandisseur, produits chimiques, cuves) et des connaissances certaines, aujourd’hui tout un chacun peux s’y adonner avec son ordinateur (qui n’est sommes toute pas gratuit non plus), même si les techniques pour parvenir à de bons résultats nécessitent beaucoup d’expérience. L’outil numérique, soit avec un boîtier numérique ou en scannant des films, à indubitablement démocratisé ces pratiques, et les as surtout porté à la connaissance du grand public, qui autrefois laissait sa pellicule au laborantin, et récupérait ses tirages, sans aucune intervention … de sa part !

Certaines « disciplines », comme le reportage ou la presse par exemple, se doivent de coller à la réalité. Mais alors, est-ce de la manipulation que de retoucher un fichier pour qu’il corresponde mieux à la réalité ? Parce que la photo à été malencontreusement sous-exposée, ou que telle couleur passe mal sur telle pellicule ? Certains crieront à la retouche, alors qu’il ne s’agit que de corriger une erreur matériel pour mieux coller à cette réalité. Au fond que cherche t-on ? Un tirage conforme à l’originale, même si l’originale n’est pas conforme à la réalité ?

Trescadec
Audierne, Mai 2014
Collection Cesure

Il ne faut pas oublier non plus que la photographie est un art, et qu’elle est là pour retranscrire le regard de l’artiste sur le monde, et pas forcement ce monde tel qu’il est. Ansel Adams n’as pas attendu le numérique pour inventer le zone system, et personne ne lui en voudra. D’ailleurs on ne peux pas franchement dire que le noir et blanc colle à la réalité … Ansel Adams se plaisait d’ailleurs à considérer ses négatifs comme des partitions (c’était aussi un pianiste) et ses impressions comme des interprétations, en reprenant certaines à la fin de sa vie pour exprimer certaines variations.
Suivant les choix du photographe lors du développement, une même prise de vue n’aura pas le même impact. Or, ce que cherche le photographe, c’est précisément cet impact, et qu’il corresponde à sa vision. Le développement, et donc une certaine forme de traitement, sont donc parfaitement dans la continuité de la prise de vue. Il faut bien différencier le développement, qui est loin d’une opération purement technique, de la retouche, voir de la manipulation.

Il m’arrive très souvent de réaliser des prises de vues en sachant déjà comment les développer ensuite pour en sortir l’essence de ce que j’y vois, « reste » alors à peaufiner la prise de vue. Car cette avalanche de retouches et de traitements ne doit pas faire oublier que le plus important, et de loin, reste et doit rester la prise de vue ! C’est là que s’exprime le regard du photographe, le cadrage qu’il va choisir, la perspective, l’instant !

Toutes ces techniques ne doivent en aucun cas justifier de bâcler la prise de vue pour « corriger » ensuite, ce qui de toute façon ne finira jamais par une bonne photo. Le cadrage, la profondeur de champ, la lumière de l’instant, ne pourront jamais être rattrapés en retouche, ou alors au travers d’efforts et de techniques sortant totalement du domaine de la photographie ! Et c’est là, pour moi, que s’arrête la retouche. Elle ne doit pas sauver un cliché, mais le valoriser et lui donner son sens, sens que vous aurez vue sur le terrain et su cueillir sur votre pellicule ou votre capteur. Car c’est sur le terrain qu’est la poésie, le reste n’est que de la mise en forme, en rien le fond.

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« Une théorie ne ressemble pas plus à un fait qu’une photographie ne ressemble à son modèle. »
Edgar Watson Howe

Publié par

Nicolas Genette

Auteur Photographe

3 réflexions au sujet de « Où s’arrête la retouche ? »

  1. Je l’avais déjà lu sur ton site avant, mais toujours aussi bon, çà remet les idées en place par rapport à certains abus ! Merci !

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